Jacques Lusseyran, résistant aveugle,
déporté à Buchenwald,
http://www.omalpha.com/jardin/lusseyran-imp.html
témoigne de sa rencontre avec un homme extraordinaire,
Jérémie, qu’aucune condition ne détournait
de sa Joie intérieure.
Dans son livre Le Monde commence aujourd’hui, Jacques Lusseyran[1], aveugle, résistant déporté à Buchenwald, témoigne d’un héros modeste, Jérémie Regard, mort dans le camp, qui l’a marqué par son témoignage simple :
« Jérémie avait une histoire de forgeron dans un lieu particulier du monde, dans un village de France, et cette histoire, il aimait à la raconter avec de longs sourires. Il la racontait d’une façon très ordinaire, comme tout homme de métier parle de son métier. [il était forgeron] Et c’est à peine si l’on pouvait voir, ça et là, se dresser une seconde forge spirituelle (…) je croyais que, pour être sage, il fallait penser, penser ferme.
Je restais bouche bée devant Jérémie, parce que, lui, il ne pensait pas… » (p. 29)
« Je vois Jérémie marchant à travers notre baraque. Il y avait un espace qui se formait entre lui et nous, matériellement… » (p. 29) « Il n’était pas effrayant, il n’était pas austère, il n’était pas même éloquent. Mais il était là et ça se voyait. Ce n’était pas un miracle, mais c’était du moins une bien grande action et dont il était seul capable. » (p. 30).
« Il avait une histoire à laquelle il revenait souvent : il appartenait, disait-il au mouvement de la Christian Science…. » (p. 31)
« Le bonhomme Jérémie voyait. Il avait un spectacle devant les yeux, mais ce n’était pas celui que nous avions, nous. Ce n’était pas notre Buchenwald, celui des victimes. Ce n’était pas un bagne, c’est-à-dire un lieu de faim, de coups, de mort, de protestation, où d’autres hommes, les méchants, avaient commis le crime de nous mettre. Pour lui, il n’y avait pas nous, les innocents, et l’Autre, le grand autre anonyme à la voix de tenaille et de fouet, le “salaud”.
Comment le savais-je ? Vous êtes en droit de vous le demander : après tout, Jérémie ne disait presque rien. Eh bien, c’est sans doute qu’il existe chez certains êtres, qu’il existait chez lui, une rectitude et plénitude si parfaite de la vue que cette vue, la leur, se communique, vous est donnée, pour un instant au moins. Et le silence est alors plus juste, plus exact que toutes les paroles. » (p. 32)
Il faudrait citer tout le livre !
« Jérémie parlait dur, voyait dur. Mais il le faisait doucement.
Pas trace d’onction chez lui. Il avait la voix ronde, les gestes méticuleux et progressifs, mais c’était habitude de métier, naturel tranquille. » (p. 32-33)
« Un homme aussi qui ne rêvait pas…Nous, nous rêvions…Nous n’étions pas à Buchenwald… Il n’avait pas peur, et cela aussi naturellement que, nous, nous avions peur.
“Pour qui sait voir, c’est comme d’habitude”, disait-il. »
« Il avait toujours vu les hommes dans la peur et dans la plus invincible de toutes : celle qui n’a pas d’objet. Il les avait vus désirer secrètement et par-dessus tout une chose ; se faire mal à eux-mêmes. C’était toujours ici le même spectacle. Simplement les conditions étaient enfin toutes remplies…Il disait que dans la vie ordinaire, avec de bons yeux, nous aurions vu les mêmes horreurs »
« Jérémie donnait l’exemple : il trouvait la joie en plein bloc 57…Quelle joie ?… La joie d’être en vie… Que sais-je ? La joie. Cela ne vous suffit pas ?
Cela faisait mieux que de nous suffire : c’était le pardon, là, tout soudain, à quelques pas de l’enfer… La joie de découvrir que la joie existe, qu’elle est en nous, exactement comme la vie, sans conditions et, donc, qu’aucune condition, même la pire, ne saurait la tuer. » (p. 34-37)
Est-ce ce que François d’Assise appelait « la Joie Parfaite » ?
Le récit entier de sa rencontre avec Jérémie est sur http ://www.vivre-et-ecrire.com/index.php ?publier=jacques-luzzeyran
Jacques Tourny
L’Eglise de la Christian Science à Boston, USA,
où Jérémie s’était rendu une fois dans sa vie.
[1] - Jacques Lusseyran, devenu aveugle à l’âge de 8 ans à la suite d’un accident, témoigne de manière bouleversante dans ses livres : Ce que je vois sans les yeux, et Et la lumière fut, ainsi que dans ses autres livres, de ce qu’un aveugle voit ! Une révélation pour les voyants…
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