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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 11:49

Des Druides et des fées

 contre la marchandisation du monde.

 

Méditation poétique

 

      Les peuples occidentaux, à la différence des sociétés traditionnelles, ne vivent plus leur rapport au monde selon une perspective de type symbolique, spirituel ou magique. Ce rapport porte la marque de l’utilitarisme : la Nature n’est pas autre chose qu’un ensemble de ressources à la disposition de l’activité humaine. Dit autrement, et en reprenant un terme mis à l’honneur par le sociologue Max Weber, ce rapport utilitariste, instrumental  est le produit d’un désenchantement du monde. Le Réel se réduit au matériel et celui-ci n’est compréhensible qu’en termes économiques. On comprend pourquoi la généralisation planétaire du modèle occidental de développement équivaut à un véritable « Viol de l’imaginaire », pour reprendre le titre du livre d’Aminata Traoré, ancienne Ministre de la Culture du Mali et figure de la résistance africaine à la mondialisation.

     Autant, dans les sociétés traditionnelles, le rapport à la Nature est enchanté, car celle-ci est un organisme vivant et non pas une collection d’objets, autant en Occident la culture se trouve prisonnière des valeurs marchandes et d’un rationalisme fermé. L’émergence de l’écologie comme nouvelle perspective sociale peut grandement aider au dépassement de cette logique mercantile qui disqualifie l’Imaginaire, la poésie, la spiritualité. Cette écologie ouverte et non pas technicienne peut également permettre la redécouverte des composantes de la mémoire culturelle européenne qui sont en harmonie non seulement avec la Nature vivante mais aussi avec le reste de l’humanité. Dans cette perspective, la redécouverte, critique, des anciennes conceptions traditionnelles en Europe peut contribuer à l’éclosion d’une « écologie de l’esprit » pour citer l’anthropologue Grégory Bateson ou d’une « ecosophia », d’une sagesse écologique, pour reprendre Félix Guattari. Il ne s’agit nullement d’une régression ou d’un retour au passé, mais de la reprise, réactualisée, d’un autre rapport au monde plus convivial, plus social et plus écologique.

      A bien des égards, l’attrait, chez certains, de la culture celtique ancienne entre dans cette perspective et confirme ce souci d’un réenchantement du monde. Mais il convient d’admettre que nous ne savons pas grand chose des anciennes cultures celtiques, en partie à cause de l’oralité de leur culture et en partie à cause de la répression chrétienne-romaine, et il ne faudrait pas prendre trop au sérieux le folklore néodruidique qui remonte à l’époque moderne. En tout cas, il semble évident que l’une des premières caractéristiques de la conception celtique de l’Antiquité (de l’Irlande à la Bretagne) est sa dimension cosmique : la vie des humains n’a de sens que dans sa relation intime avec la vie du Ciel et de la Terre. La célébration des fêtes celtiques comme Samain, Imbolc, Beltaine et Lusagnad dessine un rythme annuel en lien avec le cycle des saisons. Ces fêtes sont aussi agraires. Par ailleurs, la reprise par les Celtes des anciens cultes liés aux mégalithes (menhirs et dolmens) atteste cet ancrage dans la réalité naturelle. Cette Nature est vivante dans la mesure où elle est le lieu des esprits et pas uniquement des dieux et des déesses. Ce fut d’ailleurs l’un des motifs essentiels de la répression chrétienne-romaine contre ces anciennes cultures. Nous ne visons pas ici le christianisme en général, mais la forme romaine latine de celui-ci. Il a existé en effet un « christianisme celtique » qui tenta une sorte de synthèse entre foi chrétienne et structures culturelles celtiques. Quoi qu’il en soit, à partir des IVème et Vème siècles, la célébration de la Nature faisait l’objet d’interdits. Il y eut une forte répression des communautés rurales qui célébraient cette présence qualitative dans la Nature des élémentaux (des gnomes, des lutins, des farfadets, des ondines, des fées, des elfes, des sylphes…), cette vie des « petits peuples » des collines, des forêts, des déserts, des plages, des prairies. Cette répression fut terrible et justifiée doctrinalement par le biais d’une théologie tournant résolument le dos à la Nature. Voici quelques exemples : En 442, le concile d’Arles interdisait le culte des arbres, des fontaines et des pierres. « Ces prohibitions, écrit Edouard Brasey, furent reprises par des conciles ultérieurs, tels que celui de Tours, en 567, celui de Leptines, près de Binche, en 743 (…), et enfin celui de Nantes, en 900. Un capitulaire d’Aix-la-Chapelle, datant de l’an 789, taxe de sacrilège les païens récalcitrants qui continuent à allumer des feux la nuit près des arbres, des pierres levées et des fontaines, en hommage aux entités féeriques qui y avaient élu domicile. Les lois de Luitprand renouvelèrent l’interdiction. »

(Enquête sur l’existence des fées et des esprits de nature, Paris, éd. J’ai Lu, p. 43-44)

 


Une fée.
 
 Illustration de John Bauer.


      Que reste-t-il aujourd’hui de cette conception traditionnelle ? Les esprits de la Nature ne seraient-ils pas les habitants des fameux… contes de fées ? Les contes de fées ne seraient-ils pas, en dernière instance, de belles prisons dorées pour les… esprits de la Nature vivante ?  Certes, les frères Grimm, par exemple, ont incontestablement sauvegardé, et cela pour notre plus grand bonheur, des trésors inestimables du patrimoine culturel et poétique de l’Allemagne rurale, en collectant et en éditant les contes qui portent leur nom. Mais ce faisant, ils opéraient une sorte d’objectivation de l’Imaginaire : les esprits de la Nature vivante pouvaient-ils être ailleurs que dans les belles pages des livres de notre enfance ? L’age adulte et raisonnable arrivant, nous jetons la plupart du temps un regard décalé, parfois méprisant, à l’égard de ces œuvres de l’Imaginaire : il y a le Réel et l’Imaginaire, les deux ne sont pas du même monde !

 

 

Morgan le Fay.

Peinture de A. F. Sandys.


       En fait, cette césure qui disqualifie, qui sépare l’Imaginaire du Réel est l’une des composantes de ce que le sociologue allemand Max Weber nommait la « modernité capitaliste ». Le même parlait, nous l’avons vu, de désenchantement du monde pour dépeindre la civilisation capitaliste occidentale. Or, le désenchantement du monde – nous devrions plutôt dire de notre relation au monde !  -  est l’expression de cette coupure, de ce mépris pour l’Imaginaire . On comprendra que l’appel pour une insurrection des consciences soit un appel au réenchantement du monde, à une réactivation de nos capacités à le dire et à le vivre sur un mode symbolique, magique et sensoriel : l’intelligence ne saurait être épuisée par le chiffre et l’équation ; elle est aussi éloge de l’Image. C’est l’une des raisons qui expliquent cette fascination européenne à l’égard des Peuples premiers. Ils auraient justement sauvegardé cette intelligence écologique. Pourtant, toutes les cultures de l’humanité possèdent, potentiellement, cette intelligence écologique, ce sens de l’identité cosmique de l’humain. En Europe, et dans le monde, malgré des siècles de désenchantement, de chosification, de colonialisme et de pillage, il a existé une lignée poétique, artistique, philosophique, spirituelle, qui témoigne que le monde et l’humain ne sont pas des marchandises. Cette lignée va des Humanistes de la Renaissance jusqu’aux écologistes d’aujourd’hui, des Béguines du Moyen Age aux Romantiques du XIXème siècle, des Alchimistes jusqu’aux écoféministes, des sorcières persécutées aux anticolonialistes du XXIème siècle…

      Dans cette optique, l’écologie permet le nécessaire dialogue des civilisations. A l’heure où, ici et là, nous entendons les bruits du clash des civilisations, de la montée des impérialismes, des racismes, des fondamentalismes, il devient plus que jamais nécessaire de célébrer l’universelle diversité de notre humanité, l’universelle pluralité des langues, des imaginaires et des couleurs. Comme le dit le conteur Régor, cette diversité n’est nullement contradictoire avec le sens de l’échange, du passage, de la transmission. D’ailleurs, dans son recueil Contes Celtes, Régor célébrait les Druides anciens, Merlin et, bien sûr, Arthur…. Or, dans les références de ces histoires, il soulignait l’importance des contes arabo-musulmans, notamment soufis…. Penser complémentairement et non pas contradictoirement, telle pourrait être la devise de nos druides-conteurs écologistes et rebelles à l’ordre impérial marchand d’aujourd’hui….

 

Article de Mohammed Taleb paru dans le dossier « Peuples traditionnels, gardiens de la terre », in Terre et Humanisme, n°55, Oct-Déc 2006 (revue fondée par Pierre Rabhi).

 Mohammed Taleb est philosophe et conteur. Il poursuit des études en Education relative à l’Environnement à l’Université du Québec à Montréal. Il est l’auteur de Sciences et Archétypes. Fragments philosophiques pour un réenchantement du monde. Hommage au professeur Gilbert Durand, Paris, éd. Dervy. Il préside l’association Le singulier universel qui travaille sur les enjeux philosophiques et éducatifs de l’écologie et de la critique sociale contre la mondialisation.

 

 

Trolls scandinaves.


 Bibliographie :

- Manuscrit des Paroles du Druide Sans Nom et Sans Visage, Emmanuel-Yves Monin, Paris, autoédition, 2001.
- Contes qui coulent de source : La quintessence du conte, Régor, Ediru, 2006.
- 1001 contes, récits et légendes arabes. Coffret 2 volumes, traduit par René Basset, Paris, éd. José Corti, 2005.
- La Quête du Saint Graal et l'Imaginaire, Georges Bertin, Condé-sur-Noireau, éd. Charles Corlet, 1997.

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