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30 mars 2007 5 30 /03 /mars /2007 08:53
Propos sur un film

« LA VOUIVRE »
adapté du roman de Marcel Aymé
La Vouivre

Par Kinthia Appavou
(Le Monde Inconnu, N° 106, juin 1989)
En effet, qu'est-ce que la Vouivre ?



Fragment de frise provenant de l'abbaye de Sainte-Geneviève,
à Paris, XIIe siècle.

     

      On la trouve sous diverses représentations dans les cathédrales où les Compagnons bâtisseurs ont maintenu son Image au moyen de sculptures en bois ou en pierre (chapiteaux ornés, bas-relief, stalles) : serpent, dragon, femme parfois (Mélusine) mais dont la principale figuration est sans doute la Vierge Noire (si bien traquée par Jacques BONVIN dans un livre récent Vierges Noires, Ed. Dervy-Livres ; si bien perçue par Pierre GORDON dans Essais sur les Vierges Noires, Mélusine, l'Origine et le sens des contes de fées, Ed. Arma Artis, 1983).

     Henri VINCENOT nous en parle dans ses livres Le Pape des Escargots et Les Etoiles de Compostelle en souvenance d'une tradition celtique où elle désigne sous ce terme les énergies telluriques canalisées, captées par le Menhir ou la Cathédrale qui ne sont que des catalyseurs, points de jonction de ces Forces Telluriques et des Energies Cosmiques (montrant par là le véritable rôle de l'humain sur la Terre : pivot entre ciel et terre).[1]
     Le symbole-serpent, dans toutes les traditions, représente la VIE dans ce qu'elle a de plus primitif, la Nature insaisissable car toujours mouvante (Voir Dictionnaire des Symboles - J. Chevalier, A. Gheerbrant - Ed. Bouquins).
      La Vouivre est ici personnifiée par une Femme qui incarne (ou devrait incarner) cette Nature. Elle est nue, elle nage dans les eaux et est entourée de vipères (à l'origine, le mot « Vouivre » ne provient-il pas du mot
« Vipre » ?).
     « Elle est Quintessence. Son rôle alors : non point de donner ce que l'humain dévoyé convoite, mais de montrer le chemin de la Connaissance[2] » ; et ce que l'homme convoite ici, dans ce film, c'est le diamant qu'elle porte autour de son cou et qu'elle laisse parfois sur le sable.
     La grosseur même du diamant porte à croire qu'il est d'un prix inestimable, hors de toute norme connue dans le phénoménal. Ce diamant ne symbolise-t-il pas la Connaissance, la  "Pierre Philosophale" des Alchimistes ?
     Quiconque posséderait le diamant sans y être préparé serait voué à la mort. Il ne s'obtient pas par convoitise, cupidité : possessions, richesses, pouvoirs ne peuvent en être le but. Il ne peut être utilisé à des fins purement égoïques.
     « Telle est la Voie du diamant et tel est le Diamant lui-même. 
     Par la cristallisation des Energies de la Matière sans magnétisation d'Ego et "d'extérieur", tu obtiens et deviens le Cristal.
     Par la brûlure de l'enfer, tu obtiens et deviens le Charbon car un identique élément les génère et le chimiste a su judicieusement graver son Nom : C (cassure ou Ciel sur la Terre).
     Ainsi, voilà ton choix : Diamant ou Charbon.[
3] »
     Pur et dur : la Voie du Diamant est la Voie de la Perfection (Voir dans le Bouddhisme tantrique du Tibet « La Voie de la Foudre et du Diamant »). « N'oublie pas, toi qui cherches la Vérité de l'Immensité que seul importe le Diamant qui est concrétisation de Lumière, état le plus parfait de la Matière ».[3]
     Cette Vouivre est donc la gardienne de cette Pierre Précieuse entre toutes. « Mère veilleuse [4]» , elle en assure la protection et seul peut toucher le Diamant qui est déjà « PARFAIT », pur, à l'image de la Vierge qui, seule, peut apprivoiser la Licorne ou de Galaad qui peut s'asseoir au Siège Périlleux dans la « Quête du Graal » parce qu' « Homme Parfait[5]».
     « De cette Unité Première, la manifestation de l'humain, ce qu'on appelle l'Homme Parfait dans la Tradition, l'Homme Parfait qui est la concrétisation, la relativité de l'Absolu, la Juste Relativité. On peut dire la Relativité avant la Relativisation. » [3]
     Elle convie les êtres à qui elle apparaît, à ce chemin initiatique.
     C'est en cela que l'on peut dire aussi qu'il n'y a pas de héros dans ce film, seulement des êtres humains « englués dans leurs principes », alourdis par leurs « pesantes routines [6]» et qui ramènent tout à leur petite échelle. « Vous n'êtes que des papillons englués dans vos principes, dans vos tueries » dira-t-elle à Arsène.
     Mais par sa présence à nouveau dans cette région (« J'y suis passée il y a une soixantaine d'années » dit-elle) la possibilité d'un réveil leur est donnée (comme dans le conte de « La Belle au Bois Dormant »). Les êtres peuvent ressentir l'appel de la Vouivre à tout instant. Ne sont-ils pas tous des Héros en potentialité ?
     Ils nous renvoient simplement à nous-mêmes dans notre quotidienneté, face à la Vie, enfermés dans ces notions, ces obsessions mentales (sexuelles ou autres) qui interfèrent avec cette Energie et ne nous laissent pas accomplir notre véritable rôle : Intermédiaire entre Terre et Ciel [1] .
     « Moine errant sur les filières de la Vouivre, médite sur la double signification du Dragon. Tu comprendras que l'Hydre prend têtes et corps par toi, étant issue du Serpent Souterrain.»[7] (...)
     Résumons l'histoire qui, en elle-même, est simple :
     Arsène, issu d'une famille paysanne, revient de la guerre de 14-18 après un an d'hospitalisation pour blessure à la tête. Cette blessure lui crée des
« absences », ce qui fait qu'il n'est plus tout à fait comme les autres.
     « Depuis votre blessure, vous ne vous sentez plus tout à fait vivant. Eh bien, en médecine moderne, ça porte un nom. Ça s'appelle le "vertige de l'irrémédiable".
     « Ne vous affolez pas, c'est le morceau de fer que vous avez dans la tête qui bouge de temps en temps, c'est tout », lui dit le médecin lors d'une visite médicale.
     Il est en quelque sorte en sursis et il en a conscience. D'ailleurs on le croyait mort et, pour certains, il a l'air d'un revenant. Mais cela lui ouvre des perceptions nouvelles qui le rendent disponible à l'Inconnu.
     Dès son arrivée à la ferme, il entend parler d'un homme qu'on a retrouvé mort, « bouffé par les vipères », puis il apprend par la suite que c'est à cause de la « Vouivre ». Il entend ce nom pour la première fois et ne sait ni qui elle est ni ce qu'elle est, jusqu'au jour où lui-même la voit, nue avec son diamant, entourée de vipères.
     Il est alors attiré par elle plus que par le diamant et s'interroge à son sujet. Son ami, Urbain, un fidèle employé de la ferme, semble bien la connaître et lui raconte sa légende en le confrontant à quelque chose d'irrationnel qu'il ne peut pas comprendre mais qui l'attire tout en lui faisant peur. Un jour, il la revoit alors qu'il la guettait sur une rive marécageuse au milieu d'arbres morts. Cette fois, ils font l'amour. Une autre fois, il lui pose des questions sur le sort des hommes et elle lui répond en le remettant face à lui-même.
     Une dernière fois, ils se retrouvent dans une église, et vite ennuyée par ses « histoires personnelles » [
6] ainsi que sa « suffisance »[6], elle le
« remet en place » en lui faisant comprendre qu'il est bien peu de chose sur cette terre.
     « Quand ton squelette sera depuis longtemps tombé en poussière, je continuerai à me baigner dans les étangs. Tu ne seras pas plus pour moi que le souvenir d'une ride à la surface de l'eau » lui dira-t-elle. Blessé dans son orgueil et voyant ses limitations, sa propre mort dont il a une conscience aiguë, il comprend qu'il lui reste encore une chose à faire : « à bien
mourir ».
     De la Vouivre, il n'aura ensuite que deux brèves visions.
     Pris de compassion pour Urbain qui est chassé de la ferme, étant trop vieux et fatigué pour le labeur, et suivant une pulsion intérieure, il décide de lui construire une maison sur le terrain communal, entre le lever et le coucher du soleil, comme l'autorise la loi !
     Il réussit pour cela à rassembler tous ceux qu'il connaît pour l'aider dans sa tâche. « J'ai mon église à construire moi aussi » dit-il au curé qui ne comprend pas ce qu'il veut signifier.
     Cet acte gratuit, don du Cœur, accompli dans la Joie, lui aura peut-être donné la paix avant de mourir.

     La trame essentielle du film réside dans la présence, invisible ou visible, de cette Vouivre qui relie tous les êtres et dont la réalité est perçue différemment selon le niveau de conscience des personnages. Tout le monde en parle, d'une façon ou d'une autre, mais pour la plupart d'entre eux, elle vient heurter leurs notions, leur raison : le maire dit que c'est « la Folle des Eaux », le curé, que c'est « Le Diable » et la propre mère d'Arsène la nomme « cette saleté-là ».
     Seul, le sage Urbain sait. Voici ce qu'il répond à Arsène quand celui-ci lui demande d'où elle vient :
     « Il y a longtemps qu'elle est là sur ces plaines et sur ces eaux ! Bien avant l'arrivée des hommes ! Des milliers d'années, elle a vécu seule avec les bêtes qui étaient toute la vie du monde.
     Ici il n'y avait que des forêts où la lumière ne rentrait pas.
     Des marais, des pourrissoirs où grouillaient toutes les vermines.
    Elle était seule, en avant de la vie. Elle cherchait dans le regard des bêtes la lueur de l'Esprit qui annoncerait la fin de sa solitude. Et puis les premiers hommes sont arrivés. Des monstres voûtés aux genoux pliés, au crâne surbaissé. Elle les a pris par la main et les a conduits dans les grottes, à l'abri des fauves, du gel et des tempêtes. Elle les a vus grandir, devenir de plus en plus malins. Alors... Psss... Elle les a quittés.
     - Arsène : Elle les a quittés ? Pourquoi ?
     - Urbain : Ils voulaient quelque chose de plus que la Vie.
     - Arsène : Quoi ?
     - Urbain : L'Eternité !
     - Arsène : Mais depuis ?
     - Urbain : Depuis ? Elle est toujours aussi belle ! Elle aime les bois, les étangs, et elle va sans plaisir à ses jeux, avec les saisons simplement, comme une bête.
     La Vouivre ! Psss ? Arsène, attention ! Psss ? »
    Voilà bien l'ambiguïté de l'être humain : à la fois ange (Forces cosmiques) et bête (énergies telluriques). Ces énergies telluriques constituant la partie animale de nous-mêmes, comment refuser ces pulsions sans être tiraillés, c'est-à-dire sans être coupés en deux  ? A l'image de saint Michel maîtrisant le Dragon qui n'est en réalité que la représentation de ces courants telluriques, l'être humain doit réconcilier ces forces apparemment antagonistes pour atteindre à cette Unité, Etat Naturel de l'Homme.
      « Le passage de l'être humain à l'Humain se fait par l'animal
reconnu[8] ». Accepter cette réalité, c'est se connaître. Séparer alors l'homme de l'animal devient un non-sens comme le fait le curé dans son propos : « Cependant, Dieu reconnaît facilement les siens. Il a fait de nous des hommes, non des bêtes ! Conduisons-nous comme des hommes ! » Mais qu'est l'homme ?
     La Vouivre, elle, prend. Elle « goûte » (" J'aimerais savoir quel goût tu as, Arsène ", dit-elle). Elle a une connaissance directe des êtres et des choses qui l'entourent, passant par les sens, certes son Essence, mais non mentalisée. N'ayant pas de désirs personnels ni de monde émotionnel, elle n'a pas de préférence : elle n'aime pas plus Arsène que les vipères ou les grenouilles parmi lesquelles elle vit. Elle a pouvoir sur les bêtes qui obéissent à sa voix. Elle peut aussi parler le langage des humains. Ainsi, elle convie Arsène à  « ECOUTER » la Nature, le Silence. « Ne parle plus, t'es redevenu une grenouille. Ecoute ! » lui dit-elle.
     Cesser le « dialogue intérieur »[6] , c'est cela écouter. C'est atteindre au point de la « Connaissance Silencieuse »[6] où il n'y a plus de doute, plus de questions.
     « Je ne dois pas penser
     Je ne dois pas croire
     Je dois seulement savoir Ecouter
     C'est cela penser et croire.»[9]
     Une simple bête ne pourrait pas parler et, de plus, cette « bête » n'est pas si bête qu'elle en a l'air. De quoi faire dégringoler certains murs qui soutiennent la raison.
     Dès le début, Arsène lui demande si les hommes sont seuls pour toujours. Elle répond OUI. Il lui demande ce qu'ils cherchent. « Leur propre Image » lui répond-elle. « Ils la trouvent parfois ».
 
 
                                                              Kinthia Appavou
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 [1] - Emmanuel - Le Bréviaire du Chevalier - Vol. I, 1983, (6e éd. 1997), Ed. Le Point d'Eau, p. 163.
[2]   - Emmanuel - De la Belle et la Bête à l'Androgyne, ou Diane à la Licorne - Ed. Les Amis du Désert et le Point d'Eau, p. 45.
[3] - Emmanuel - Le Livre des Structures - A paraître.
[4]  - Voir : Emmanuel - Hiéroglyphes Français et Langue des Oiseaux- 192 (5e éd. 1994), Ed. Le Point d'Eau.
[5]  - Voir : Nasafi - Le Livre de l'Homme Parfait - Ed. Fayard, 1984.
Egalement : R. Guénon - Le Symbolisme de la Croix, p. 20, chap. II, L'Homme Universel, Ed. Véga-Guy Trédaniel, 1984.

[6] - Carlos Castaneda - Le Feu du Dedans et La Force du Silence - Collection Témoins, Gallimard.
[7]  - Emmanuel - Le Bréviaire du Chevalier - Vol. I, 1983, (6e éd. 1997), Ed. Le Point d'Eau, p. 175.
[8] - Emmanuel - La Chasse Sacrée, Noble Science de Vénerie - Ed. Le Point d'Eau.
[9]  - Karuna Platon - L'Instruction du Verseur d'Eau - (1ère éd. Le Courrier du Livre, 1973, 2e éd. Le Point d'Eau, 3e éd. Les Ed. de la Promesse, M.B.E. n°377 - 2 bis, av. Durante, 06000 Nice.
 
 
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