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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 11:45

L'érotisme dans
le « Cantique des Cantiques »,
le « Poème des Poèmes »

 

et l’Amour

 

 

« Le Poème des Poèmes » est attribué à Salomon sans que l'on puisse savoir s'il en est vraiment l'auteur ou le destinataire. La question s’est posée : « Ce poème est-il mystique ou érotique ? »

S’il est simplement érotique, a-t-il sa place dans la Bible ? Qu'en est-il réellement ?

Il suffit de lire pour comprendre qu'il s'agit d'une passion amoureuse concrète, charnelle, qui s'exprime, une passion qui s'incarne dans la chair vivante. Rien n'est mentalisé. Le pulsif de la vie induit une sensualité qui est l'expression naturelle de l'être humain. Que d'amants et d'amantes se sont nourris de sa lecture ! N'ont-ils pas fait leurs ces cris, ces plaintes, ces expressions en les vivant ?


Elle :
« Il me baisera des baisers de sa bouche ;

oui, tes étreintes sont meilleures que le vin. » (1,2)

« Mon amant est pour moi un sachet de myrrhe ;

il nuite entre mes seins. » (1, 13)

« Qu'elles sont belles tes étreintes, ma sœur, ma fiancée ;

qu'elles sont bonnes tes étreintes, plus que le vin ! » (4, 10)

« De nectar, elles dégoulinent, tes lèvres, fiancée ! » (4, 11)


Lui :
« Mangez, compagnons, buvez, enivrez-vous d'étreintes ! » (5, 1)


Elle :
« Ses joues (...) sont des tours d'épices ; ses lèvres, des lotus, (...)

Ses mains, des sphères d'or (...) ; son ventre, un bloc d'ivoire (...)

Ses jarrets, des colonnes d'albâtre (...)

Son sein est douceur, son tout désirable. » (5, 13-16)


Lui :
« Le galbe de tes cuisses, tels des joyaux, est oeuvre de main d'artiste.

Ton ombilic, cratère de lune, ne manque pas de brandevin.

Ton ventre, une meule de blé (...)

Tes deux seins, tels deux faons, jumeaux d'une gazelle. » (7,2-4)

« Ceci, ta taille ressemble au palmier, et tes seins à des pampres. » (7, 8)

Elle :
« Là, je te donnerai mes étreintes. » (7, 13)

« Initie-moi. » (8, 2)

« Va, mon amant, sortons au champ, nuitons dans les villages ! » (7, 12)

« Oui, l'amour est inexorable comme la mort,

l'ardeur, dure comme le Shéol.

Ses fulgurations sont fulgurations de feu, flammes de Yah. » (8, 6)

 

Cette compagne est vierge de toute notion et se donne entièrement, sans retenue : « ma compagne, sans vice en toi. » (4,7)

Tout est là : genèse de l'amour, rencontre, exil, solitude, souffrance, séparation (l'amante endormie ne répond pas à l'appel et l'amant part), quête douloureuse de l'amante et retrouvailles.

Ce livre ne parle pas de Dieu, mais de la passion amoureuse. Quel scandale !

Au Ier siècle de notre ère, la question s'est posée et les docteurs juifs ont voulu voir dans ce langage l'amour de Dieu pour Israël et en retour celui du peuple pour son Dieu. Pour les chrétiens, l'allégorie est celle des noces mystiques du Christ et de l'Eglise. Lorsqu'on s'en tient au sens premier de l'amour humain, l'Eglise y voit celui, légitime, que consacre le sacrement du mariage, la passion en soi, hors mariage étant illégitime à ses yeux. Il n'est donc pour elle jamais question de la simple et belle passion amoureuse entre une amante et son amant !

Or, la traduction de Chouraqui à laquelle nous nous référons ne mentionne jamais les mots « épouse », « époux » mais  « amant », « compagne ». Toute condamnation de la passion n'entraîne-t-elle pas sa valorisation ? La répression, exacerbant les sens, ne mène nullement à la sublimation, mais au refoulement générateur d'un déséquilibre grave qui engendre violence, meurtre, sadisme, viol..

Dans cet amour total, il est possible d'y voir la totalité de l'univers. Ce Cantique court, complet, parfait, universel, est comme le chant de l'univers, « immaculé(e) comme l'Incandescent » (6, 10)


Mais le sens analogique et le sens anagogique d'un texte de cette nature n'excluent pas son sens littéral qui en est comme la racine vivante, le tremplin, le propulsif vers le plus haut sens. L'Eros humain, lorsqu'il ne se pervertit pas en sombrant dans « L'empire des sens » est le propulsif indispensable vers l'Eros divin. Le Héros de la Tradition, comme l'enseigne si admirablement la Langue des Oiseaux, vit l'éros depuis le H qui dans la hiéroglyphie illustre que « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Eros est depuis toujours le dieu de la passion amoureuse ; elle s'exprime là de manière imagée, irréfutable. Evidemment, si l'on définit l'érotisme :

« amour maladif, recherche de la sensualité » comme le fait le dictionnaire Larousse, nous sommes loin du compte. La passion s'exprime, maladie de l'âme peut-être, mais quelle maladie que de ne point être capable de passion ! Il est naturel de rechercher la satisfaction harmonieuse de ses désirs et, comme le disaient déjà les auteurs grecs de l'Antiquité, l'on ne peut supprimer en soi les désirs des sens sans supprimer par là même le sens qui donne la soif de la divinité, la soif de cet amour qui comme le dit Dante « fait mouvoir les planètes. »

 

Tous les Fidèles d'Amour affirment la même vérité :

« A quelque degré que se manifeste l'Eros, que ce soit l'amour des choses sensibles ou des réalités spirituelles, l'amour en soi-même ne mérite que louange, car l'amour physique est la voie qui mène à l'amour spirituel, et l'amour spirituel est la voie qui mène à l'amour divin. »

L'auteur anonyme de ce Poème des Poèmes est sans nul doute un Fidèle d'Amour. Cette tradition est de toutes les époques. Elle utilise l'amour humain comme propulsif vers l'amour total. Pour « l'élite de l'élite » des soufis, « la forme humaine de l'amour ('ishq insânî) devient l'initiation nécessaire à sa forme divine ('ishq rabbanî), ce qui veut dire que c'est la seule expérience de l'amour humain qui amène à découvrir le secret divin [1]. » « La beauté physique de l'être aimé est un miroir, et ce miroir est l'Orient où se lève et se rend visible la lumière de l'astre intérieur [2]. »

Dans le soufisme, les spiritualités de Rûmi et d'Ibn'Arabî convergent.

« L'une et l'autre tendent à la même “conspiration” du visible et de l'invisible, du physique et du spirituel, dans une unio mystica où l'Aimé devient le miroir réfléchissant le visage secret de l'amant mystique, tandis que celui-ci, purifié de l'opacité de son ego, devient réciproquement le miroir des attributs et des actions de l'Aimé [3]. »

C’est pourquoi Carlo Suarès, en kabbaliste chevronné, a pu décoder admirablement ce poème [4] qui nous parle de la palombe, de la colombe [5]. Or Jonas, Yônah, c’est la colombe [6], l’emblème d’Israël :

 « Ma palombe aux fentes du rocher, au secret de la marche,

fais-moi voir ta vue, fais-moi entendre ta voix !

Oui, ta voix est suave et harmonieuse. » (2, 14)

Et encore :

« Te voici belle, ma compagne, te voici belle !

Tes yeux palombes à travers ton litham ;

Tes cheveux tel un troupeau de caprins…»

Il conclut que l’action de cette Colombe « “trace un cercle”, pour ainsi dire, de vie physiologique dans le 8 de la substance indifférenciée. »

 

Il n'y a pas de césure entre amour humain et amour divin ; il n'y a véritablement amour que lorsque celui qui aime voit Dieu dans l'aimé, et réciproquement. La Bhagavad Gîtâ le dit également d'une autre manière :

« Ce n'est pas pour l'amour de la femme que l'homme aime la femme et ce n'est pas pour l'amour de l'homme que la femme aime l'homme, c'est pour l'amour du divin Atman », qui est « le Soi universel, l'Ame cosmique, le milieu spirituel dans lequel baigne toute la manifestation [7]. »

 

 

1] - CORBIN, Henry .- Majnûn, le « miroir de Dieu » .- Prologue à RUZBEHAN .- Le Jasmin des Fidèles d'Amour .- Lagrasse : Verdier, 1991, p. 37.

[2] - RUZBEHAN .- Le Jasmin des Fidèles d'Amour .- Trad. CORBIN, Henri, Lagrasse : Verdier, 1991, p. 75.

[3] - CORBIN, Henry .- L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabî, p. 61.
[4] SUARÈS, Carlo .- Trilogie sur la Genèse, le Cantique des Cantiques, et le Sefer Yetsirah.

[5] - Voir http://langue.des.oiseaux.free.fr/Langue%20des%20Oiseaux/essai-alphabet-oiseaux.pdf

[6] -  Voir : MOUGEOT, Robert Régor .- Le Signe de Jonas. Si Jonas m’était conté, Edition du Puits de Roulle, 2010.   "Le Signe de Jonas - Si Jonas m'était conté" vient de paraître, en tirage limité.

[7] - SWAMI SIDDHESWARANANDA .- La méditation selon le Yoga-Védanta .- Paris : J. Maisonneuve, 1976, p. 143.

   

 

 

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