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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 09:26

Le culte actuel du serpent

 

dans l’Inde du Sud

 

Kinthia Appavou*

 

 

 

En parcourant les routes de l’Inde du Sud, je fus attirée par d’étranges mottes de terre qui étaient édifiées au bord des routes en traversant certains villages.

 

Sentant intuitivement que ces édifices devaient avoir un lien avec un culte particulier, je demandai au chauffeur de bien vouloir m’arrêter à la prochaine motte de terre que l’on pourrait rencontrer.

 

Cela ne se fit pas attendre : je descendis de la voiture pour admirer une motte de terre ressemblant à une fourmilière assez imposante remplie de trous, devant laquelle figurait un « lingam », un tissu entourait ces objets de culte. Ces sculptures reposaient à l’ombre d’un arbre  sur lequel figurait un écriteau en tamoul : Putthu Mariamman (la « maison » de Mariamman) avec le trident comme symbole.

 

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© Sur la route de Tiruvanamalai, Inde du Sud.

 

SerpentInde2.JPG

 

© Putthu Mariamman,

route de Tiruvanamalai, Inde du Sud.

 

Questionnant le chauffeur qui était de religion hindoue, il m’apprend que cette motte de terre est le lieu de résidence d’un serpent qu’on vénère, à qui l’on fait des offrandes de lait et d’œufs.

 

Je me souvenais effectivement d’un précédent voyage vingt ans plus tôt, où je me suis retrouvée en pleine campagne, accueillie dans la maison d’un agriculteur qui rendait un culte au serpent chez lui : dans le coin de sa maison, il avait édifié une motte de terre, et m’avait dit également qu’il mettait devant du lait et des œufs, et qu’un serpent venait honorer son offrande.

 

SerpentInde3.JPG

© Culte du serpent chez un agriculteur.

Inde du Sud.

 

Ces cultes, qui relèvent de gestes ancestraux à n’en pas douter, sont encore très présents dans le monde rural. Il est d’autant plus intéressant de constater la vivacité de ces cultes qu’ils sortent pour la plupart du cadre strict des cultes établis sous le ministère des Brahmanes officiant au sein des temples hindous.

 

Dans l’ancien tamoul, le mot « Maari » signifierait « pluie » et « Amman » signifierait littéralement « mère ». Mariamman est la déesse-mère que les peuples dravidiens vénéraient pour apporter la pluie et la prospérité à ceux qui travaillent la terre et sont dépendants des récoltes.

De fait, le culte dans sa plus simple expression rend hommage à la Terre-Mère, et le serpent représente les énergies de la Terre-Mère à qui les villageois demandent nourriture, abondance, fertilité, protection de leur village, de leurs familles.

Son culte n’était pas relié à une représentation en chair et en os d’une divinité.

 

C’est sans doute plus tard qu’apparaît la déesse-mère de la Fertilité sous la forme d’une divinité dont l’un des attributs essentiels est le trident.

 

Une des légendes qui circule à son propos dit qu’elle était la femme d’un grand poète tamoul de l’Antiquité, Tiruvalluvar, dont la statue géante se dresse à la pointe du Cap Comorin (Kanyakumari). On dit qu’elle contracta la variole et mendia de maison en maison pour se nourrir, s’éventant avec des feuilles de Neem ou de margousier pour éloigner les mouches de ses plaies. Elle fut guérie et les gens se mirent à la vénérer comme étant la déesse de la variole. Pour se protéger de cette maladie, ils accrochent des feuilles de Neem au-dessus des portes de leur maison.

 

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© Statue du poète tamoul Tiruvalluvar,

Cap Cormorin, Kanyakumari.

 

Divinisée et incorporée dans le panthéon de la religion hindoue, elle est intimement associée à la déesse Renukā-Yellamma : « Dans le sud la Renukā-Yellamma kannadiga s’apparente par bien des traits à Māriyamman la Tamoule (Beck 1971 ; Moffatt 1979 : 246-270), et, toutes deux ressemblent à la déesse de la variole du Bengale, Sītalā (Wadley 1980b ; Nicholas 1981 ; Dimock 1982). De plus, il y a une très grande plasticité adaptative des symptômes et des troubles attribués à telle ou telle divinité ; ainsi en est-il de la prêtresse Sarasvatī en pays tamoul présentée par Egnor (1984 : 37) qui, possédée par la déesse Māriyamman, la voit apparaître et lui déclarer qu’elle s’appelle en réalité Renukā Parameśvarī. »[1]

 

Le culte du serpent en Inde montre à quel point le paganisme indien est vivant : même dans les temples les plus connus, Śiva est la plupart du temps représenté sous la forme du lingā, la pierre dressée, qui le symbolise. Ainsi, à Nagercoil (sud du Tamil Nadu), le temple est dédié au Nagaraja (le Roi des Serpents), et ce n’est que sous cette forme qu’il est vénéré en bien des endroits.

 

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© Fronton de Nagercoil.

 

Dans bien d’autres endroits, le symbole du serpent suffit pour qu’on lui dédie un culte, à croire que les anciens rites locaux agraires ont été intégrés subtilement dans le panthéon hindou et reliés à l’énergie du dieu Shiva dont on sait qu’il représente à la fois les polarités mâle et femelle, donc un Dieu universel.

 

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© Culte au serpent.  

 

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© Pilier du temple intérieur

du palais de Padmanabhapuram,  Inde du Sud.

 

D’ailleurs, le mythe de la déesse Yellamma est lié à Śiva : celui-ci quitte l’Himalaya et prend l’aspect de l’ascète Jamadagni pour épouser la locale Yellamma.

« Comme si la dimension régionale de la déesse universelle contraignait le dieu cosmique à se particulariser sur le site de sa compagne ; réciproquement, en tant qu’épouse de Śiva, Yellamma est l’une des formes distinctes et multiples que prend la Devī, la Śakti, elle aussi universelle. Sans fondamentalement modifier leur nature, les dieux changent de nom avec le lieu, se singularisent par un toponyme. (Reiniche 1988 b : 374). »[2]

 

Mariamman, comme Yellamma, peut incarner le mal et son contraire, cause des maladies dont elle préserve habituellement. « Conception religieuse assurément panindienne, mais que l’anthropologue Turner (1979 : 11-59) reconnaissait comme universel : ayant charge d’exprimer le tout, le divin ne saurait être qu’équivoque. Dans les sociétés de la tradition, où le divin est la figure (mythique) de la totalité, il est vrai que l’ordre ne peut se définir sans le désordre, son envers redouté, la stabilité et le bien-être sans la menace permanente ou cyclique du chaos. »[3]

 

Ainsi, « la colère de Māriamman fut récemment rendue responsable d’une épidémie virale (Kysanur forest disease [KFD] provoquée par la déforestation (1987) (…) Finalement, on aurait tort de voir dans ces « superstitions », soi-disant telles, un obstacle suspensif au développement, le témoignage de la non-histoire, la simple réponse à l’absence des perspectives, au poids du négatif ; d’y reconnaître un folklore religieux surgi du fond des âges dans l’horizon quotidien de l’irrationnel. Car, justement, ces phénomènes qui paraissent aberrants à une mentalité moderne, dite rationnelle, tissent des liens subtils entre le présent et le passé des sociétés »[4].

 

Sites à consulter :

 

Chants dévotionnels :

http://www.youtube.com/watch?v=_2GrG5z2UiY&feture=fvwrel

 

http://www.youtube.com/watch?v=WyZ(JM-5zRw&feature=related

 

http://www.youtube.com/watch?v=zm5WK3nuVSY&feature=related

 

Article sur la forêt de Kyasanur (Inde du Sud) :

http://www.mpl.ird.fr/suds-en-ligne/fr/virales/emergenc/anthr08.htm


 

                                                                                                              Kinthia Appavou

 

 


[1] ASSAYAG, Jackie, La colère de la déesse décapitée, Traditions, cultes et pouvoir dans le sud de l’Inde, CNRS éditions, 1992, p. 69.
Auteurs et ouvrages cités :

BECK, B.E.F., Māriyamma, The Vacillating Goddess, Vancouver, University of British Columbia, Dept. of Anthology and Sociology, 40 p. mimeo, 1971.

MOFFAT, M., An Untouchable Community in South India. Structure and Consensus, Princeton, Princeton University, 1979.

WADLEY, S.S., Sītalā the Cool One, Asian Folklore Studies, XXXIX, 1, p. 34-62, 1980b.

NICHOLAS, R., Srāddha, Impurity and Relations between the Living and the Dead, Contribution to Indian Sociology, 15, ½, p. 366-380, 1981.

DIMOCK, E.C. Jr, A theology of the Repulsive : the Myth of the Goddess Sitala, in Wadley, S. et Wulf, D, (eds.) : The Divine Consort, Rādhā and the goddesses of India, Berkeley / Delhi, Motilall Barnarsidass, p. 184-203, 1982.

EGNOR, M., The Changed Mother, or what the small-pox Goddess did when there was no more Small-pox, Contribution to Asian Studies, XVIII, p. 24-45, 1984.

[2] ASSAYAG, Jackie, op. cit., p. 72.

Auteur et ouvrage cité :

REINICHE, M.L., Un nom, une forme, un lieu. L’invention hindoue de l’autre et du même, Revue de l’histoire des religions, CCV, 4, p. 367-384, 1988.

[3] ASSAYAG, Jackie, op. cit., p. 69.

Auteur et ouvrage cité :

TURNER, V., The Centre out there : Pilgrim’s Goal, History of Religions, 12, p. 191-230, 1972.

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Kinthia Appavou - dans Paganisme
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Tournysol 07/09/2012 16:10


Au Pérou et en Bolivie, le serpent eest honoré par les paysan ; il est nouri et joue le rôle de gardien, empêchant tout intrus de pénétrer.


Le culte au serpent a lieu encore dans certains village d'Italie.

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